
Pourvu que ça ne dérape pas !
Bienvenue à tous les nouveaux inscrits de cette newsletter !
Si un·e ami·e qui te veut du bien t’a envoyé ici, n’hésite pas à t’inscrire pour recevoir les prochaines éditions.
Si tu penses qu’un·e ami·e profiterait de cette newsletter, tu peux lui transférer ce message ou le rediriger vers la page d’inscription.
Lorsque tu défends une stratégie, un projet, un point de vue, et
Que tu t’appuies sur des arguments rationnels chiffrés,
Es-tu es sûr·e d’avoir tout analysé correctement ?
Et si ton intelligence t’avait joué un mauvais tour ?
Découvre les études de Dan Kahan
Deux études menées par Dan Kahan et ses équipes en 2013 et en 2017, laissent à penser que, parfois, notre intelligence nous dessert.
Imagine.
On te présente les résultats d’une étude sur l’efficacité d’une nouvelle crème pour calmer une éruption cutanée.
Dans ce document, tu vois les chiffres suivants :
| L’éruption s’est calmée | L’éruption a empiré |
Patients qui ont utilisé la nouvelle crème | 223 | 75 |
Patients qui n’ont pas utilisé la nouvelle crème | 107 | 21 |
Ton job ?
Déterminer à partir de ces chiffres si la crème est efficace ou pas.
Je te laisse faire le calcul.
.
.
.
Tu auras probablement trouvé que la crème n’est pas efficace. (Mieux vaut ne rien faire.)
Ce premier exercice (et sa variante où les intitulés des colonnes sont inversés) sert en fait de mesure étalon pour la variation suivante :
On garde les mêmes chiffres.
Mais cette fois, on les associe à un sujet politique.
Par exemple, vu que cette étude se passe aux États-Unis, une loi bannissant le port d’armes à feu et les crimes recensés :
| Augmentation de la criminalité | Baisse de la criminalité |
Villes qui ont banni le port d’armes à feu | 223 | 75 |
Villes n’ont pas banni le port d’armes à feu | 107 | 21 |
À ton avis, est-ce que les participants de cette étude vont arriver au même résultat que toi ?
Tu me connais.
Je suis sûr que tu te doutes que ça ne va pas être si évident que ça.
Et tu aurais tout à fait raison ! 😆
Les travaux de Dahan et de son équipe montrent que l’orientation politique influe de manière importante sur l’interprétation et l’analyse des chiffres.
Et cela, y compris chez les personnes qui ont de bonnes compétences arithmétiques.
Tu peux le voir visuellement sur ses graphiques :

Résultats de l’étude de Kahan de 2017 (disponible ici)
Quelques indications pour t’y retrouver :
Les graphiques à gauche sont les résultats des personnes qui ont été mesurées comme moins à l’aise avec les chiffres et l’arithmétique.
Dans ceux à droite, tu as les personnes qui sont elle à l’aise avec les maths.
Dans la ligne du haut, tu as les résultats lorsque les chiffres sont utilisés pour la crème pour la peau.
(Avec les deux variations : les chiffres montrent une amélioration ou une aggravation du problème.)
Dans la ligne du bas, tu as les résultats lorsque les chiffres sont utilisés pour la loi concernant le port d’armes.
(Avec là aussi deux variations : augmentation et diminution de la criminalité.)
Dernier élément, les lignes en rouge montrent les résultats des personnes identifiées comme “conservateur” (c’est-à-dire plus sensibles aux idées du parti Républicain, camp actuel de Donald Trump) et celles en bleu, les personnes plutôt “libérales” (sensibles aux idées du parti Démocrate.)
La véritable découverte de cette étude est la différence entre les graphiques de la ligne du haut et ceux de la ligne du bas.
Dans la ligne du haut, on a des résultats de calculs purs et simples (qu’ils soient justes ou pas.)
Dans la ligne du bas, où les convictions politiques entrent en jeu, on a un résultat tout à fait différent : les courbes qui auraient dû être groupées comme dans la ligne du haut, sont toutes éparpillées.
Alors que les chiffres sont identiques.
Et cela, indépendamment des connaissances et compétences de calcul.
Voire pire : les meilleurs en maths ont des positions encore plus extrêmes. Comme si leurs capacités en arithmétique avaient été anesthésiées !
D’autres études qui corroborent le résultat
Dan Kahan et ses équipes ne sont pas les seuls à avoir déjà remarqué que notre cerveau fonctionne différemment selon nos préférences politiques ou religieuses.
Il y a par exemple Drew Westen en 2006 qui a montré que des zones cérébrales différentes s’activent selon qu’on réfléchit sur des sujets neutres ou des sujets politisés.
Et concernant les sujets politisés, selon que les arguments vont dans notre sens, ou s’ils contredisent nos propres croyances politiques ou religieuses.
Idem avec une étude de Charles Taber et Milton Lodge, aussi en 2006, qui montre que dans une activité de lecture de plusieurs textes argumentés sur des sujets polarisants,
Nous passons plus de temps et lisons plus attentivement ceux qui favorisent notre point de vue.
Tout en critiquant ou en rejetant les articles qui ne vont pas dans notre sens.
Cerise sur le gâteau : les participants de l’étude sont ressortis avec des opinions encore plus extrêmes qu’avant.
Les articles qui n’allaient pas dans le sens de leurs convictions, et qui pouvaient apporter un éclairage différent, plus nuancé, n’ont finalement servi à rien…
Qu’est-ce qu’il se joue ?
Si tu me suis, depuis quelques temps, tu auras reconnu les biais de confirmation et de cohérence.
Le premier filtrant et sélectionnant surtout ce qui correspond à nos points de vue, croyances, ou convictions.
Le deuxième rejetant ce qui va à l’encontre de ces mêmes points de vue, croyances, ou convictions.
(Cf. ici pour un petit rappel.)
De manière plus générale, ce mécanisme va être qualifié de raisonnement motivé.
C’est-à-dire que le raisonnement (tu l’auras compris) ne se fait pas de manière neutre, mais sous l’emprise de croyances, convictions, attentes, espoirs, etc.
Pour reprendre les termes d’Albert Moukheiber :
Notre cerveau va agir comme un avocat, plutôt que comme un inspecteur.
Là où un inspecteur regarde les faits, puis va essayer de les mettre tous en relation pour arriver à la vérité,
L’avocat part d’une conclusion (ce qu’il veut défendre) et va ensuite chercher à faire coïncider les éléments et les faits pour arriver à cette même conclusion.
En outre, l’analyse des aires cérébrales activées laisse à penser que le raisonnement motivé agit comme une réponse à une menace. (L’amygdale, impliquée entre autres dans la gestion des dangers, s’active.)
Certains spécialistes y voient une manière de défendre son identité. Ou, à tout le moins, des idées ou valeurs que nous associons à notre identité.
Identité qui serait alors menacée par des convictions opposées aux nôtres.
Et malheureusement, comme le montre les études de Dan Kahan, développer son intelligence semble être insuffisant pour éviter de tomber dans le piège du raisonnement motivé 😰
Dernier point, il est bien sûr évident que :
Cela se passe également en entreprise
Sans surprise, le milieu de l’entreprise n’est pas exempt de ce genre de problèmes.
Qu’il s’agisse d’innovations à développer,
De vision à construire et à implémenter,
De nouveaux processus à appliquer,
De nouveaux outils à utiliser,
De valeurs à défendre et à promulguer, etc.
Les sujets politiques ou “identitaires” en entreprise sont légion.
Et généralement, argumentés avec des données chiffrées.
… Autant d’opportunités pour que le raisonnement motivé se glisse dans les rouages ! 😬
Pour illustrer les risques, voici deux échecs retentissants en entreprise, dont certains y voient l’expression d’un raisonnement motivé.
1⃣ L’échec de Kodak à innover dans le domaine de la photo numérique alors qu’ils en avaient été des précurseurs
(Cf. cet article ou la page 154 de Cerveau Menteur pour les détails)
2⃣ L’échec de RIM et de ses téléphones BlackBerry à se positionner sur le marché des smartphones dépourvus de clavier et concurrence Apple
(Cf. cet article.)
Je pense que tu pourras également penser à des initiatives dans ton propre contexte professionnel.
Surtout s’il y a eu des analyses et des chiffres qui ont été présentés !
Ce qui nous amène à :
Défi de la semaine
Sélectionne quelques-uns projets ou des initiatives dont tu es témoin, voire acteur·rice dans ton quotidien.
Agis-tu comme un inspecteur, ou plutôt comme un avocat ?
Et surtout :
Dans quelle mesure serais-tu prêt à nuancer tes convictions pour analyser à nouveau les données ?
Y compris si elles ne vont pas dans ton sens ?
En défi bonus, tu peux écouter Albert Moukheiber parler du sujet ici.
Tes commentaires m’intéressent !
N’hésite pas à m’envoyer un message pour me dire :
Ce que tu as apprécié,
Ce que tu as détesté,
Ce que tu as testé,
Ce qui a marché,
Ce qui a bloqué,
Ce dont tu aimerais que je parle dans une prochaine édition.
Je suis à ton écoute et je te répondrai avec plaisir.
Envie d’aller plus loin avec le livre Cerveau Menteur ?
Tu as le choix entre librairies indépendantes ou Amazon.

